Atlantico

Interview croisée du 11 octobre 2011, par Franck-Alexandre MICHEL

Stephen Bunard est coach en communication et synergologue.

 

 Philippe Braud est politologue, spécialisé dans la sociologie politique.

Les larmes de Ségolène Royal : incarnation de l'importance de l'émotion dans la politique d'aujourd'hui

L'ancienne candidate socialiste à la présidentielle en pleurs devant les caméras de télévision : la suite logique de la pratique politique des années 2000.

  

Atlantico : Ségolène Royal a versé quelques larmes devant les caméras de télévision, dimanche soir, après les résultats du premier tour de la primaire socialiste. Comment l’interprétez-vous ?

Philippe Braud Je crois que ce sont avant tout des larmes d’humiliation, plus encore que de tristesse...  La fatigue a pu jouer son rôle : lorsque on est en pleine possession de ses moyens, on peut mieux contrôler ses émotions, mais avec l’épuisement de la fin de campagne, Ségolène Royal n’a pas pu ou su camoufler l’humiliation absolument extraordinaire que lui a infligée un score aussi médiocre.

Il y a encore quinze jours encore, elle affichait sa certitude d’arriver en tête et d’être élue. Elle envisageait même de prendre - pourquoi pas - François Hollande comme Premier ministre. Elle a sans doute le sentiment de s’être décrédibilisée en tombant aussi bas après avoir proclamé aussi haut son ambition.

Et puis, comme toujours, les hommes et femmes politiques sont très sensibles affectivement au nombre de voix qu’ils obtiennent dans les scrutins. Le fait de faire un très bon score est perçu comme la preuve qu’on les aime. A l’inverse, un mauvais score est ressenti comme une manifestation de désamour. Elle a pu se laisser un peu enfermer par « l’ effet de groupe » que produit tout entourage désireux de protéger son leader ou aveuglé par les qualités qu’il lui prête. Aussi a-t-elle dû longtemps se bercer d’illusions sur sa situation réelle dans l’opinion de gauche, alors que les sondages – même s’ils pouvaient apparaître approximatifs dans ce cas d’espèce inédit des primaires– montraient clairement que son influence était en baisse.

Ces larmes de Ségolène Royal restent donc un aveu de faiblesse d’autant plus lourd de conséquences qu’il souligne  une situation politique de faiblesse. C’est comme si elle mettait un sceau sur son échec. On peut toujours ressusciter en politique, mais pour un certain temps au moins, son avenir politique paraît fermé.

Pour une personnalité politique, le fait de pleurer en public peut être apprécié très différemment. Si ces larmes avaient été provoquées par un spectacle d’horreurs, par exemple sur les lieux  d’un attentat terroriste, elles auraient pu être bénéfiques pour son image. Elles n’auraient fait que souligner son côté « humain ». Mais ici, ce sont les larmes d’une ambition déçue, d’une humiliation avouée.


Stephen Bunard :
 Ségolène Royal est un « animal politique », qui n’hésite pas à recourir à l’utilisation de son faciès. Elle pratique d’ailleurs couramment le « sourire social », un peu factice, en particulier dans les débats. Cette pratique du faciès montre une volonté de contrôle de la part de Ségolène Royal, mais dimanche, après tout ce qu’elle a traversé depuis 2007 (rupture avec son mari, défaite à la présidentielle), elle a craqué.

Son regard penché en bas à gauche montre qu’elle va dans le ressenti, quant à sa tête, tirant sur la droite, cela révèle une tension. Elle s’est donc livrée à un vrai moment de tristesse, même si seul le bas de son visage dévoilait ses émotions.

Ce que j’ai remarqué concernant Ségolène Royal lors de son premier débat, c’est que son visage pouvait être scindé en deux dans le sens vertical. La partie droite de son visage (partie sociale) souriait, alors que la partie gauche (l’intériorité) était minorée. Son œil gauche était plus petit que son œil droit, ce qui dénote une partie émotionnelle en retrait, et sa bouche souriait unilatéralement du côté droit. Soit un sourire social à droite, et de l’amertume à gauche. Peut-être était elle déjà consciente que les conditions dans lesquelles elle se trouvait n’étaient pas favorables. Quelque chose venait quoi qu’il en soit entamer son envie d’y croire. Mais l’être humain est compliqué, et une partie d’elle voulait encore croire que le second tour pouvait s’offrir à elle.

 

Dans le cas de Ségolène Royal, la propension à dévoiler ses émotions en public a-t-elle été exacerbée du fait que ce soit une femme ?

PB : En général, il est vrai, les femmes expriment peut-être davantage leurs sentiments que les hommes, ne serait-ce que parce que les hommes sont conditionnés très tôt à ne pas laisser paraître les sentiments censés révéler une faiblesse.


SB :
 Dans un monde politique marqué par la culture du contrôle (gestes, émotions, discours, etc.), accepter ses émotions est quelque chose de nouveau, et peut-être un trait plus féminin. 


Par ailleurs, la perception qu’ont les femmes de leur engagement politique joue un rôle primordial. Pour elles, il est question de faire de cet engagement un investissement personnel authentique et sincère. Les hommes politiques se situent à l’opposé, pleurer suite à une défaite pose, pour eux, le problème de l’image d’Épinal. Ils préfèrent ranger leur défaite derrière une potentielle vengeance future. 

Le problème vient du fait que tout un chacun doit aujourd’hui se contrôler. Or, les gens affichent un « ras le bol » du monde factice, des éléments de langage. Ne reprochons donc pas à Ségolène de verser des larmes factices, elle est touchée, à la mesure de l’investissement émotionnel qu’elle a mis dans la campagne des primaires.

Qui plus est, pour Ségolène Royal, cette défaite marque un désarçonnement durable, elle ne peut pas en sortir la tête haute, alors qu’a minima, elle croyait en ses chances de réussite au premier tour des primaires.

Le soir du premier tour des élections législatives de 2007, Ségolène Royal avait rendu public sa séparation d’avec François Hollande. Ici, elle fond en larmes. Comment expliquer que les émotions et sa situation personnelle reviennent sur le devant de la scène les soirs d’élections ?

PB : Ségolène Royal joue de cette corde sensible, de ce côté « Je suis une femme », « les hommes et les femmes ne font pas de la politique de la même façon », « moi je suis dans l’humain ». C’est un peu un leitmotiv chez elle. Il s’agit sûrement en partie d’une stratégie calculée, mais aussi d’un trait de personnalité. Ségolène Royal  semble avoir quelque difficulté à établir une séparation nette entre son personnage privé et son personnage public.


SB :
 Je n'ai pas de réponse synergologique à apporter à cette question. Cela relève de sa psychologie personnelle. Sur le langage corporel, je ne vois rien d’évocateur. Rien ne la ramène à elle-même, et elle est définitivement moins égocentrique dans sa gestuelle que Bertrand Delanoë. 

Son problème, c’est d’ailleurs que sa gestuelle n’est pas très fournie, ni même développée, et elle passe de ce fait pour une mauvaise communicante. Les gens ne perçoivent pas une envie chevillée au corps. Tout ce qu’on ressent vient de son visage, et comme ce dernier est « scindé en deux », son langage corporel en devient très brouillon pour le public. Par conséquent, des polémiques qui n’auraient pas lieu d’être chez quelqu’un d’autre, naissent chez Ségolène Royal.

Les politiques doivent travailler à la fois sur les aspects émotionnels et intellectuels, faire des gestes projectifs, qui projettent leurs états d’âme. Mais avec le travail des communicants auprès des politiques, la gestuelle sincère se meure. Le drame de la communication, c’est la préparation. Trop de préparation tue la spontanéité, et l’expression des émotions.

Un candidat politique qui brigue les plus hautes fonctions de l’État peut-il se permettre de pleurer en public ?

PB : Tout dépend du contexte mais aussi, et bien davantage, des normes culturelles  en vigueur. L’acceptation publique des larmes est un phénomène qui a beaucoup évolué comme l’a montré jadis Anne-Vincent Buffault. Au XVIIIe siècle et jusqu’à la Révolution française, non seulement on avait le droit de pleurer, mais en plus il était souvent de bon ton d’afficher des larmes. Depuis lors, on a privilégié au contraire la retenue, surtout pour les hommes et surtout en public. Aujourd’hui, les mentalités évoluent. Dans certaines circonstances, je me demande si l’aveu de larmes ne peut pas être un atout, voire se révéler un coup politique.

Lorsque Willy Brandt s’est agenouillé à Varsovie devant le monument aux victimes du Ghetto, il avait les yeux mouillés de larmes. Son comportement a été perçu comme un geste très fort. .

Pour un homme ou une femme politique, il est extrêmement important d’être dans le contrôle de ses émotions. Cela signifie à la fois retenir l’expression de sentiments réels qui n’ont pas lieu d’être, mais aussi afficher des émotions attendues, même si on ne les éprouve pas personnellement. Le contrôle émotionnel ne veut donc pas dire l’absence de langage émotionnel. Il faut afficher des sentiments qui paraissent authentiques. On peut ainsi feindre l’indignation ou la joie quand cela est politiquement nécessaire.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que les responsables politiques adoptent des masques et jouent un rôle. Louis XIV, Saint Louis, Charlemagne étaient déjà des acteurs. L’important reste de savoir quel jeu l’on joue, quelles sont les émotions stratégiquement efficaces. A cet égard, on peut noter une évolution depuis quelques dizaines d’années. Dans les premières années de la Ve République, la dignité de la fonction exigeait une très grande retenue dans l’expression des sentiments. Au contraire, il est aujourd’hui de plus en plus payant d’afficher un côté « humain » qui fasse « proche des gens », et de ce qu’ils ressentent dans leur vie courante.

Le tournant le plus spectaculaire s’est produit lors de l’élection présidentielle de 2007 avec le duel Ségolène Royal / Nicolas Sarkozy. Celui-ci a assumé cette posture lors de sa déclaration officielle de candidature le 14 janvier 2007 : « Je pensais que la politique n’avait rien à voir avec mes émotions personnelles. J’imaginais qu’un homme fort se doit de dissimuler ses émotions…. J’ai compris que l’humanité est une force, et pas une faiblesse ». Avec cette campagne présidentielle, nous avons donc passé un cap. Mais d’autres avaient déjà posé des jalons. Je pense à Valéry Giscard d’Estaing et son « Monsieur Mitterrand, vous n’avez pas le monopole du cœur ». Le Général de Gaulle, lui, était dans un contrôle émotionnel strict, sachant n’afficher que ce qu’il estimait compatible avec la dignité présidentielle, notamment la confiance en soi ou une certaine distance hautaine. Mais il ne fallait pas avouer des sentiments qui passaient pour des faiblesses de caractère. Aujourd’hui une émotion vraie peut être retournée en atout stratégique.


SB :
 Quiconque montre ses émotions en tire un bénéfice auprès de l’opinion publique. Il est plaisant de voir Ségolène royal sortir de la culture politique du contrôle, et de laisser tomber son masque émotionnel habituel, le « sourire social », qu’elle s’empressera de revêtir lorsque son épisode de tristesse sera terminé. Le contrôle de soi mis temporairement de côté, elle peut enfin lâcher du lest.    

Quand Daniel Cohn-Bendit se met en colère contre François Bayrou, personne ne lui a reproché la violence verbale du « Tu ne seras jamais président mon pote ! », mais tout le monde s’est indigné de la réaction froide de François Bayrou. Les émotions sont donc loin d’être négatives, et celui qui montre ses émotions retire les marrons du feu.

 Avez-vous des souvenirs d’hommes politiques français en larmes ?

PB : Valéry Giscard d’Estaing avait mis en scène une forme un peu emphatique de tristesse lorsqu’il avait quitté le pouvoir en 1981. Après son adieu télévisé aux Français, on le voyait sortir seul de son bureau… Mais ce jour-là, il n’était pas allé jusqu’aux pleurs. Quant à Marcel Barbu, candidat bien oublié à la présidentielle de 1965, il avait fondu en larmes lors d’une émission de campagne à la télévision. Mais son statut marginal, et le contexte de l’époque ont fait que l’on s’en est surtout gaussé.

Plus récemment, François Fillon a eu les larmes aux yeux en public lors de la mort de son mentor Philippe Seguin, ce qui semble avoir eu alors un impact tout à fait positif sur son image.

Finalement, les émotions se sont toujours exprimées sur la scène politique, mais il fallait en maîtriser l’intensité et ne pas laisser transparaître des faiblesses (ou ce qui était réputé comme tel). Aujourd’hui, on a intérêt à laisser paraître une plus grande intensité de sentiments et à élargir la palette des émotions dicibles. C’est la marque d’une certaine exigence de plus grande transparence, au sein de notre culture. Se montrer authentique est de plus en plus valorisé, alors qu’autrefois on devait davantage s’enfermer dans des rôles sociaux.  


SB :
 Pas particulièrement, mais ce qui est inédit, c’est de pleurer. Ce qui ne l’est pas, c’est de montrer ses émotions. Les exemples de politiques particulièrement « remontés » ne manquent pas : Daniel Cohn-Bendit face à François Bayrou, ou encore Olivier Besancenot qui se positionnait contre les parachutes dorés et le bouclier fiscal.

 

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