ARTICLE PARU DANS "L'ÉQUIPE" DU DIMANCHE 10 JUIN 2012

 

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Nadal : le feu sur terre

L’Espagnol serait-il inspiré par les neuf muses ?  Neuf, c’est le nombre de gestes rituels qu’il manifeste quasiment à chaque service, et souvent en réception : il tape sa raquette contre ses chaussures, tire sur le derrière de son short, soulève le maillot au niveau des épaules, ça transpire certes, mais c’est aussi sa volonté de performer, d’être à la hauteur qu’il fait passer non consciemment à l’autre. Il recoiffe ses cheveux derrière les oreilles, c’est un geste de recadrage pour faire repartir l’énergie de zéro. La suite de ces rituels, qui se distingue de gestes conscients pour enlever la sueur, balayer la poussière ou repousser les cheveux, suit toujours le même ordre logique. Elle s’apparente à une « pensée magique », compulsive, dont la non réalisation pourrait générer un stress plus grand que celui que Nadal veut à l’origine dominer.

Surtout, il se pince furtivement les narines par deux fois, en prise entre le pouce et l’index. Sous l’épaisse cuirasse psychologique et physique, Nadal n’en éprouve pas moins un stress de performance à chaque match. Même quand il domine nettement comme hier. Se toucher ainsi le nez, symbole de l’image, lui permet de mieux gérer la tension, la petite voix intérieure qui pourrait le faire douter. Cette ritournelle a pour fonction symbolique de le rassurer. On retrouve une préoccupation similaire chez Nicolas Sarkozy, l’image de soi (démangeaison sur l’aile gauche du nez) ou le souci avec l’image de l’autre (démangeaison côté droit), par exemple face à Ségolène Royal le disputant sur la question des handicapés lors du débat d’entre deux tours de 2007

Sur le terrain, Nadal marque une vraie rage de vaincre. Le poing levé en signe de victoire, fréquent chez les joueurs, comme chez les politiques (Jean-Luc Mélenchon) s’accompagne chez l’Espagnol d’une expression pleine de fureur sur le visage : dents apparentes, nez retroussé, sourcils froncés. Une extériorisation à l’aune de la discipline nécessaire à la préparation mentale, qui impose, elle, le retour sur soi, la retenue. Il faut vraiment la puissance des éléments (ici la pluie) pour qu’à la reprise, il se pince encore le nez, signe que les choses ne se passent pas comme idéalement souhaité, la coupure l’a gêné. Sur deux heures de match, presque une anecdote pour qui ne se laisse guère entamer.

 

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Djokovic : le feu sous la glace

Le Serbe campe un masque impassible. C’est le propre des joueurs du tiercé de tête de maîtriser leurs émotions pour suggérer qu’ils ont un moral d’acier. Mais à l’impassible, pourtant, nul n’est tenu. Et 95% du langage corporel ne peut faire l’objet d’un contrôle conscient. Ainsi le n°1 mondial en début de match contre Federer se gratte souvent la tête, cherchant une solution face à un adversaire coriace et sur lequel il doit prendre une revanche. Le fait d’effectuer ce geste sur la droite renvoie à la difficulté de la tâche ou la nécessité d’une aide extérieure (un coach ?). Le Serbe croit qu’il attaque bien, mais la tête penchant vers la droite indique de la vigilance et de la dureté au vu du résultat. De même, après deux ace de Federer, il se balaie le haut du visage pour nettoyer symboliquement ce qui vient de se passer. Le geste se répétera. Sur un enjeu fort (balle de match), même assuré de sa victoire, le Serbe se pince les narines, subrepticement, pour gérer un léger stress. Un geste plus long renseignerait sur la profondeur du malaise ressenti.

Djokovic est un dominant par son langage corporel. Par un léger saut, juste après le gain d’un point disputé, pour montrer qu’il est à la hauteur. Par un même saut quand il perd alors qu’il espérait faire le break, car le moment est crucial. Pour se stimuler dans ce cas. Par l’envergure de l’écartement des jambes en réception. Par la puissance de l’ancrage au sol qui laisse moins d’informations à l’adversaire. Tandis que d’autres joueurs balancent davantage et resserrent les jambes plus tôt. On retrouve ce trait chez Dominique de Villepin, embrassant de ses mains la longueur de la table sur TF1 lors de sa déclaration de candidature.

Lors d’un changement de côté, Djokovic cligne peu des yeux, il se place dans sa bulle, se ressource. C’est fréquent chez les sportifs de haut niveau. Chez François Bayrou, aussi. La différence, c’est que l’ancien bègue exerce ce contrôle malgré lui pour se concentrer. Mais qui ne cligne pas des yeux, dans son cas, est aussi perçu comme absent de l’échange. Les tennismen sont souvent rivés sur eux-mêmes. Regarder l’autre présente pourtant un intérêt auquel les joueurs se soustraient à tort. Après une pause imposée par la pluie, Federer se touche l’aile gauche du nez et se nettoie sous le nez, questionnant ainsi ses aptitudes à l’emporter. Si le Serbe regardait, il saurait que dans la tête de l’adversaire, l’assurance se fissure. Djokovic ne manque pourtant pas de planter son regard dans le camp adverse quand il marque un point difficile. Pour marquer le territoire. Et si le poing se serre parfois, le visage livre moins d’information. La rage est moins primale que chez Nadal. Mais il n’est pas un monstre froid. Qu’une émotion forte perce et les gestes la traduisent. Pour qui veut bien les lire.

 

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