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L’analyse : « L’homme qui monte, sauf ses sourcils »

Bayrou semble toujours prendre son temps pour parler. L’ancien bègue, qui a su dominer avec succès ce handicap oratoire, semble aussi prendre des précautions gestuelles lorsqu’il s’exprime : jamais un geste plus haut que l’autre, une rare participation des deux mains en simultané, une main droite prédominante, des axes de tête peu souples, des clignements de paupières peu fréquents, tout converge vers le fait qu’il exerce un fort contrôle sur son discours,  qu’il ressasse in petto plutôt qu’être en interaction totale avec son interlocuteur. La cérébralisation du discours domine.

S’agissant des clignements de paupières, ils sont notables quand on est présent à l’autre. Leur rareté chez le Béarnais exprime le retranchement dans son univers intérieur. On regardera à titre d’illustration ses vœux 2012 sur Internet. Trois haussements de sourcil, dont l’un du seul côté gauche, et deux clignements de paupières sur environ 2’30 de discours face caméra sur sa WebTV. Et encore, les clignements sont présents à l’occasion d’un « savonnage » qui l’oblige à se reprendre, validant l’hypothèse d’une perte de maîtrise… Ce phénomène d’absence de clignements est observé chez les sportifs de haut niveau, en préparation mentale, avant « le grand saut » vers la réalisation de leur objectif. Il est aussi observable lorsqu’on coupe la communication avec l’extérieur, les informations liées à l’échange ne sont en quelque sorte plus enregistrées par le cerveau, pour se réfugier dans sa « bulle ». C’est un autre élément attestant d’une rare force de concentration, certainement liée à son histoire personnelle, mais aussi d’une certaine intellectualisation du discours.

 

 

L’autre élément marquant chez le Béarnais, c’est la faible implication de ses sourcils dans ses prises de parole. Les sourcils sont associés dans toutes nos émotions primaires (joie, colère, peur, tristesse, surprise, dégoût). Ils participent de l’impact de notre communication : nous levons également les sourcils, l’un ou l’autre, selon que l’on se met à distance (sourcil gauche) ou que l’on met l’autre ou le contexte à distance (sourcil droit). On lève les deux pour attirer l’attention de l’interlocuteur sur le propos que l’on tient. Si rien ne bouge, rien ne compte, si rien ne compte, rien ne bouge. Telle est l’analyse qui en découlera pour le spectateur. Chez Bayrou, le défaut de mouvements de sourcils, appelés « les bras du visage », le dessert puisqu’il conduit, sans doute injustement,  à un sentiment d’inexpressivité et à un manque d’implication.

 

L’enjeu : « Reprendre la main de l’indignation »

« Indignez-vous ! » entend-on ici et là, faisant écho à l’opuscule de l’ancien résistant Stéphane Hessel. Sans doute Bayrou a-t-il été visionnaire en 2007, devançant cette louable injonction, et cette attitude explique certainement les promesses des sondages de le voir présent au 2e tour de la présidentielle. Cette indignation, sa voix, son corps tout entier l’ont portée. Des mois durant.

Et puis, en juin 2009, le clash avec Cohn-Bendit a laissé entrevoir le manipulateur, l’attaquant (corps penché en avant sur la droite, main droite accusatrice), le politicien rôdé et roué. Tous les clignotants semblent au rouge pour Cohn-Bendit qui, lors du débat, affuble Bayrou d’un virulent « t’es minable mon pote, jamais tu seras président de la République » et il se coupe de lui en positionnant son corps de côté. Emu par cette charge spontanée, le centriste     évoque le passé polémique sur la question de l’éducation et des enfants de l’ancien leader de mai 68. L’échange vif profitera le lendemain à celui qui a porté l’estocade, Cohn-Bendit, plutôt qu’à celui qui s’en est défendu. Sincère et spontanée, l’émotion profite presque toujours à celui qui la manifeste, jamais à celui qui la compose. Bayrou, qui avait donné ce jour-là le spectacle d’une froide indignation, devra s’en souvenir.

Bayrou ne manque pourtant pas de présence, par la puissance animale de son physique. Mais son langage corporel n’est pas aussi riche que celui de Sarkozy, le faible nombre de signes qu’il donne en lecture à l’opinion publique le rend d’autant moins facilement décodable. Il ne lui fait pas bénéficier de ce qui profite au président de la république, et à toute personnalité riche en mouvements, le sentiment subconsciemment perçu d’un engagement entier et sincère. 

 

La recommandation : «  Libérer les émotions »

Si l’épisode de la gifle colle à la peau de Bayrou comme le sparadrap du capitaine Haddock à sa casquette, c’est que le politique fit preuve là d’une spontanéité inattendue de la part d’un leader politique, et plus encore d’un humaniste autoproclamé. Le capital réputationnel de Bayrou lui permit pourtant de faire un atout de cet acte violent qu’il eût peu de peine à justifier. A l’inverse de son attitude calculée avec Cohn-Bendit, l’émotion même manifestée radicalement lui profita dans cet épisode.

Lorsque le Béarnais exprime au plus profond ce qui le meut ou l’émeut, il multiplie les mains dites en « en bourse », paume de la main levée vers le haut, tous les doigts joints, poignets ascendants, un peu à l’italienne (chez les Italiens, un geste inscrit davantage dans une grammaire gestuelle culturelle). On retrouve ce signe chez Martine Aubry lorsqu’elle évoque des sujets chers, l’Europe ou l‘éducation.

 

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L’analyse du positionnement dans l’espace de ses compétiteurs, Hollande et Sarkozy, lorsqu’il les évoque, nous renseigne sur ses logiques préférentielles. Quand le terrain de la stratégie politique est abordé, Sarkozy a plus souvent la côte. Quand la politique est abordée sous l’angle des valeurs, c’est plus Hollande qui est favorisé, présent dans sa « zone affective ».  L’évolution de ce placement gestuel est à observer de près dans la perspective d’un report de voix au second tour, si Bayrou ne devait pas y être présent.

Libérer la gestuelle, c’est aussi permettre de mieux comprendre ce qui nous anime et de mieux être lu. Mieux être lu, c’est permettre d’être perçu comme sincère.

 

Retrouvez sur le blog le sens caché des gestes de François Hollande, Nicolas Sarkozy, Martine Aubry et Marine Le Pen.

 

Tag(s) : #Politique

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